Combien gagne vraiment Le Slip Français ?
Tout le monde connaît la marque. Presque personne n'a lu ses comptes. On les a ouverts : 20,3 millions d'euros de ventes en 2024, et 1,5 million d'euros de perte. Voici où part l'argent d'un caleçon fabriqué en France.
Par Maxence Briodeau
LE SLIP FRANÇAIS
Société anonyme à mission, Paris 10e — SIREN 539 130 195
Exercice 2024, comptes annuels déposés au greffe
| Ligne du compte de résultat | 2024 | 2023 |
|---|---|---|
| Chiffre d'affaires | 20 274 568 € | 18 754 140 € |
| Variation sur un an | +8,1 % | −11,0 % |
| Résultat net | (1 501 905) € | (1 692 858) € |
| Marge nette | −7,4 % | −9,0 % |
| Trésorerie au bilan | 3 670 000 € | n.d. |
Les montants entre parenthèses sont des pertes, selon l'usage comptable. Comptes sociaux de l'entité principale, hors consolidation du groupe (5 entités).
Une marque que tout le monde cite, un modèle que personne n'a vérifié
Le Slip Français, c'est la réussite marketing française de la décennie : un nom qu'on retient du premier coup, une cause — produire en France — et une notoriété que des marques dix fois plus grosses n'ont pas. Quand on demande un exemple de « belle boîte française », c'est souvent le premier nom qui sort.
Les comptes racontent autre chose. Sur l'exercice 2024, la société a vendu pour 20 274 568 € et perdu 1 501 905 €. Rapporté à l'année, cela fait environ 4 100 € de perte par jour. Et ce n'est pas un accident de parcours : l'exercice précédent se soldait déjà par 1 692 858 € de perte, sur un chiffre d'affaires en recul de 11 %.
Sur les quatre exercices dont les résultats sont publics — 2017, 2018, 2023, 2024 — aucun n'est bénéficiaire.
Le problème n'est pas la demande, il est dans la marge
La première hypothèse qu'on élimine, c'est celle du public : les ventes sont reparties à la hausse en 2024, de 8,1 %. Les gens achètent. Le problème se situe entre le prix payé par le client et ce qu'il reste à l'entreprise.
Deux coûts s'additionnent dans ce modèle, et c'est cette addition qui est rare :
- Le coût industriel. Fabriquer un sous-vêtement dans un atelier français plutôt qu'au Maghreb ou en Asie multiplie le coût de revient. C'est la promesse de la marque, donc une dépense assumée — mais elle ampute mécaniquement la marge brute.
- Le coût d'acquisition. Vendre en direct sur internet, sans passer par des grands magasins, évite la marge du distributeur. En échange, il faut payer soi-même pour aller chercher chaque client : publicité en ligne, logistique, retours, service client. Ce coût-là a augmenté pour tout le commerce en ligne depuis 2021.
Une marque de mode classique choisit son camp : soit elle produit loin et dépense en distribution, soit elle produit près et vend cher en boutique. Ici les deux coûts coexistent, et la marge qui reste entre les deux est trop mince pour absorber la structure.
Ce que la direction a changé, et pourquoi c'est cohérent
Deux décisions récentes vont exactement dans le sens de ce diagnostic. En 2024, la marque a abandonné le prêt-à-porter pour se recentrer sur son cœur de gamme — sous-vêtements, pyjamas, chaussettes, chaussons. Début 2025, elle a ouvert son propre atelier à Aubervilliers, avec l'objectif d'y fabriquer 30 à 40 % de ses pièces.
Traduit en langage de comptable : arrêter les lignes qui immobilisent du stock sans faire de volume, et récupérer la marge industrielle qu'on versait jusqu'ici à des façonniers. Ce sont les deux leviers disponibles quand on ne veut ni délocaliser, ni augmenter les prix. L'exercice 2025, dont les comptes seront déposés d'ici la fin de l'année, dira si cela suffit.
Est-ce une entreprise en danger ?
Non, pas à la lecture de ce bilan. Une perte n'est pas un défaut de paiement : à la clôture 2024, la société dispose de 3,67 M€ de trésorerie, soit de quoi tenir plus de deux exercices au rythme de perte actuel sans rien changer. Ce que montrent ces comptes, c'est une entreprise qui n'a pas encore trouvé son point mort — le niveau de ventes à partir duquel elle couvre ses coûts — pas une entreprise à l'agonie.
Ce qu'on ne sait pas encore
- Le détail de la marge brute et le poids exact du marketing : ils figurent dans l'annexe des comptes, que nous demandons au greffe pour une mise à jour de cette édition.
- Le périmètre : nous lisons les comptes sociaux de l'entité principale. Le groupe compte cinq entités, et des flux internes peuvent déplacer du résultat d'une société à l'autre.
- Les exercices 2019 à 2022 : nous n'avons pas encore récupéré ces dépôts. Nous écrivons donc « aucun exercice bénéficiaire parmi ceux qui sont publics », et pas « dix ans de pertes ».
- Le chiffre d'affaires 2018 souvent cité dans la presse, environ 21 M€, n'a pas été revérifié sur les comptes déposés : nous ne l'utilisons pas pour conclure.
Ce que ça change pour vous
- Notoriété et rentabilité sont deux métiers différents. Une marque adorée peut perdre de l'argent pendant des années sans que personne ne le sache, parce que personne ne va chercher le document.
- Le made in France est un choix industriel, et il se paie sur la marge. Ce n'est ni un argument publicitaire gratuit ni une faute de gestion : c'est un arbitrage qu'il faut compenser par un prix de vente plus élevé ou par des volumes que la marque n'a pas encore.
- La trésorerie décide du temps qu'il vous reste. C'est elle, et pas le résultat, qui dit combien d'exercices une entreprise peut encore se tromper.
L'enquête suivante porte sur une enseigne que vous fréquentez peut-être chaque semaine : 571 millions d'euros encaissés en France, 864 572 € de résultat.
Sources : comptes annuels déposés de la société LE SLIP FRANÇAIS (SIREN 539 130 195), exercices 2023 et 2024, tels que rediffusés par les services de consultation du registre du commerce ; publications de presse pour les éléments antérieurs à 2019, signalés dans le texte comme non revérifiés. Une erreur ? Signalez-la, elle sera corrigée dans l'heure et mentionnée dans l'édition suivante. L'entreprise citée dispose d'un droit de réponse publié intégralement.